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Sexpérience : réappropriation de son désir

Ève nous parle de la réappropriation de son plaisir après des trauma.
TW : Violences sexuelles, viol.

« Hello, j’aimerais partager avec cette communauté qui m’a beaucoup aidé mon expérience de résilience après un traumatisme sexuel. Il ne s’agit que de mon expérience personnelle, mais peut-être peut-elle aider des personnes…

Je suis une femme cis de 22 ans et je suis l’un des résultats parfaits du plus beau mélange qu’a pu créer le patriarcat : absence d’éducation au consentement et d’éducation sexuelle en général + représentations du sexe unilatérale centrée sur le plaisir masculin et la femme comme objet. J’ai construit mon désir sexuel entièrement seule avec comme repères des films comme James Bond que j’ai vu hyper jeune (merci Papa et Maman). Pour résumer, les seuls représentations de la sexualité auxquelles j’ai eu accès tout le long de mon développement sexuel étaient des représentations hétérosexuelles, centrées sur la pénétration et le plaisir masculin, dans lesquelles la femme n’était jamais actrice et productrice de son propre désir.

Pour un tas de raison dues à mon éducation et à ces représentations, dès l’âge de 6 ans, j’ai commencé à élaborer des scénarios de fantasmes dont j’étais le sujet principal, et où, pour résumer : ma souffrance devait donner du plaisir aux hommes. C’était, pour moi, mon rôle de femme Tous les soirs, de mes 6 ans à mes 21 ans, j’ai imaginé me faire violer ou frapper par des hommes, m’imaginant comme étant la seule manière possible de me faire désirer.

Dans ma vie sexuelle avec des hommes, qui a commencé vers mes 17 ans, c’était moins intense ; mais la douleur était présente. J’avais mal à chaque pénétration ; j’offrais de me faire étrangler et frapper ; je ne réclamais jamais que l’on s’attarde sur moi ou que l’on ne me demande mon consentement pour quoi que ce soit. J’ai clamé haut et fort pendant des années que mon seul but dans les relations sexuelles étaient de faire jouir l’homme avec qui j’étais. Toute cette violence, je l’acceptais, et je l’entretenais car je pensais que c’était ce que j’aimais et ce que j’étais. J’avais complètement construit mon idée de moi-même sur ces fantasmes qui me poursuivaient, malgré moi, et qui revenaient toutes les nuits. Pour moi, je ne pouvais être rien d’autre et je ne serais jamais rien d’autre que la fille qui aimait imaginer avoir mal, donc la vérité devait coller aux fantasmes. Je ne connaissais pas d’autres modalités de rapports et je refusais de voir la vérité, qui était que je détestais toute cette douleur et cette violence. Je me mentais à moi-même, constamment, et plus les rapports étaient violents, plus les fantasmes devenaient violents, plus je souffrais et moins je me sentais en phase avec moi-même.

Tout a explosé en plein vol un jour après une relation sexuelle particulièrement peu glorifiante avec un mec de site de rencontre. En vrai, il y avait eu avant ça un travail préliminaire : j’avais commencé à consulter une psy, commencé à mettre des mots sur ce que je considérais comme mes « fantasmes », à en parler avec des ami.es de confiance. Ca commençait à bouillonner dans ma tête, je comprenais de plus en plus que quelque chose clochait, et la soirée avec ce type a été le tournant. J’ai décidé qu’il était temps, réellement, de travailler à comprendre ce qui se passait chez moi et de changer ce qui ne me convenait pas. La première chose que j’ai fait c’est de faire une liste de ce qui ne me convenait pas dans mes rapports sexuels et ce que j’aimerais changer. Ca allait de « être capable de dire non quand j’ai pas envie » à « être capable de regarder le corps de mon partenaire». C’est une assez longue liste. Et ensuite, c’est un travail de fourmi qui a commencé.

C’est long de changer des années de traumatisme sexuel -car oui, aujourd’hui je commence à pouvoir dire et accepter le fait que je porte un traumatisme. C’est long de reconfigurer les réflexes, les pensées, les plaisirs. Apprendre à dire non, apprendre à mettre les mots sur ce que l’on veut, apprendre à s’explorer et surtout, apprendre à s’aimer. Féministe, je pensais tout connaître du consentement et du désir féminin, mais en vérité, l’appliquer à soi-même, c’est un tout autre processus. Pour moi, ça passe par de la thérapie, de la méditation, des lectures de livres et de comptes Instagram, et surtout, énormément de bienveillance, de patience et d’honnêteté avec moi-même. Sans restriction.

Aujourd’hui, je commence à me redécouvrir, non seulement dans la sexualité mais dans ma vie en général, en réapprenant à me respecter et à m’accorder de l’attention. Je redeviens la créatrice de mon propre désir, je réinvente les positions et les scénarios avec délectation, je découvre des facettes de moi-même que je connaissais pas encore. J’ai l’impression d’être au début d’un nouveau chemin où je ne sais pas ce que je vais trouver, mais je m’en réjouis d’avance. Et plus j’avance, plus mon désir est fort, et plus les fantasmes s’éloignent. Ceux que je considérais comme immuables et comme une partie de moi sont une voix de plus en plus faible, de plus en plus lointaine, et sont remplacés par une multitude de voix, de possibilités, de choix. Ce ne sont plus eux qui me définissent : maintenant, c’est moi qui choisis. Et c’est exaltant. »

Si tu veux témoigner d’une expérience, de questionnements, de ton parcours, d’envies… envoie un mail à bonjour@merci-beaucul.com avec comme sujet « Témoignage »

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